Mia International SA - Presse LE SOIR
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RACHIDA STYLISTE D'UN MÉTISSAGE ASSUMÉ

Dans sa boutique du quartier Antoine Dansaert, le haut lieu de la mode à Bruxelles, Rachida Aziz accueille les clients au milieu de ses robes et foulards multicolores.

Sur les murs, des portraits de candidats à l'asile stylisés par un artiste contemporain témoignent de son engagement. La marque qu'elle a créée, Azira, est devenue peu à peu une référence de goût métissé. L'aboutissement d'un parcours qui fut pourtant loin d'être facile.

« Avant d'en arriver là, j'ai travaillé quelques années dans une association qui s'appelle Ecole sans racisme, débute-t-elle. C'était le job idéal pour moi. Parce que j'en ai moi-même été victime. J'ai grandi à Anvers. Arrivée en secondaires, j'avais de très bons points et j'avais envie de faire des études poussées. Mais j'étais la seule enfant d'immigrés, comme on les appelait encore, dans toute l'école. Le racisme était tel que les autres devaient tout faire pour ne pas être vus avec moi parce qu'ils risquaient d'être punis à la maison. Pendant deux ans, je rentrais chez moi en pleurant tous les soirs. Mon père était ouvrier, ma maman était d'une famille agricole. Ils ne comprenaient pas pourquoi je persistais et me demandaient pourquoi je ne faisais pas comme ma sœur : travailler dans une école de couture, avec plein d'autres élèves marocains. Mais je n'en avais pas envie. »

De guerre lasse, elle rejoint quand même l'école de couture. « C'est là que j'ai jeté les bases de ce que je fais maintenant. J'ai appris à coudre à l'âge de 13, 14 ans. Mais finalement, j'ai décroché de l'école. » Rachida se marie à 18 ans « pour que quelque chose se passe dans ma vie ». Elle mène une vie de femme au foyer, s'ennuie avant de comprendre qu'elle veut exister par elle-même. « J'ai voulu me battre pour revendiquer ma place. A 30 ans, j'ai terminé mes études après être passée par une école supérieure de théologie islamique à Bruxelles, la seule qui acceptait des étudiants sans degré secondaire et qui m'a donné confiance en moi. Mais à peine diplômée, j'ai eu une maladie du système immunitaire qui m'a mise KO. D'après les médecins, je n'en avais plus pour longtemps... »

Après deux ans de doute, elle repart au combat. « J'ai compris que je ne voulais pas que les médecins décident de ma vie. » Début 2008, elle lance le projet Azira et choisit d'être son propre patron. « J'avais pas mal d'amies qui portaient volontairement le foulard et ne trouvaient pas ce qu'elles voulaient dans le commerce. Il y avait une réelle demande. J'ai donc créé des vêtements modernes, occidentaux, répondant à leur éthique vestimentaire. Ma première production, je l'ai faite depuis chez moi, derrière mon ordinateur. J'ai créé mon entreprise en cherchant sur internet. Je n'avais aucune connaissance du métier de styliste. » Les 750 pièces confectionnées au Maroc, dans le village natal de ses parents, s'écoulent lors de ventes privées et de défilés en quelques semaines. « Cela a été très rapide. Des gens sont venus vers moi pour investir. »

Mais la galère n'est pas finie. Elle prend un associé qui tente de reprendre sa marque. « Je ne voulais pas. Je me suis battue en justice. J'ai découvert les avocats, les tribunaux... Cela m'a coûté beaucoup d'argent. Mais j'ai fini par gagner. J'ai développé une fibre féministe en entendant cette personne me dire qu'il n'accepterait jamais d'être dirigé par une femme. Comme le fait d'être d'origine étrangère m'a poussée à lutter pour mes droits. »

Aujourd'hui, elle tente de poser les jalons d'un projet durable pour répondre aux demandes de ses clients. Sa dernière collection comptait 4.500 pièces. « C'est du haut de gamme, mais à un prix raisonnable. Je veille aussi à la dimension éthique du projet. C'est du commerce équitable, réalisé dans des ateliers aux conditions de travail correctes. Cela fait partie de mon engagement : je veux changer les habitudes de consommation, veiller à ce que l'on ne jette plus sa garde-robe. »

Elle a trouvé un nouvel associé, expert en marketing créatif. « Je l'ai rencontré lors d'une formation chez Microsoft. Il a flashé pour mon projet. Ces derniers temps, j'ai multiplié les participations à des concours, à des formations... Je voulais mettre toutes les chances de réussite de mon côté. » En passant, elle décroche des prix d'entrepreneuriat, noue des contacts, trouve des investisseurs. Et se fait connaître, toujours plus. En espérant passer un cap.

Rachida Aziz s'inscrit pleinement dans la logique d'une diversité assumée. « J'aimerais que la société accepte que chaque individu a une identité métissée. Cela fait partie de l'être humain. Chacun doit accepter les choix des autres, y compris dans sa façon de s'habiller. Comme chacun doit avoir une chance égale pour réussir dans la vie. » La mode comme acte d'engagement. « Je ne fais pas que ça pour faire des beaux vêtements. Je réponds à la demande de femmes qui se sentent exclues dans la société actuelle. Et je voulais dédramatiser ce débat sur le foulard beaucoup trop sensible au niveau politique. »

MOHAMMED NUMÉRO 2 EUROPÉEN DE L'ETHNIC FOOD

C'est un moulin à paroles. Un homme à l'enthousiasme et à l'humour communicatifs, débordant de générosité. Mohammed Mechbal est administrateur délégué de Mia International SA. C'est un entrepreneur social, très apprécié au sein de la communauté belgo-marocaine. Un self-made-man.

« Ma vie est pleine de hasards, raconte-t-il. En 1985, j'étais assistant social éducateur, je m'occupais d'une équipe de jeunes. Si l'abbé Pierre n'existait pas, cela aurait été moi... (Il rit) J'étais aussi arbitre de football à l'époque. J'ai fait un lumbago carabiné et je me suis retrouvé à l'UCL. J'y rencontre un monsieur qui m'a encouragé. Je n'avais rien d'un commercial même si j'avais un cousin qui avait des magasins à Hasselt et à Liège. Mais j'ai créé à Bruxelles ma première entreprise en fruits, légumes et fruits secs. Depuis, cela n'a plus arrêté. »

Le succès est au rendez-vous, grâce à un engagement sans relâche. « Je travaillais sept jours sur sept. Je partais à 2 h 30, 3 h du matin avec ma voiture toute cassée pour aller au marché matinal et je rentrais vers 23 h ou minuit. Je m'endormais dans le fauteuil. J'avais dit alors à ma femme que j'arrêterais à deux millions de francs belges de chiffre d'affaires. Mais en 1990, j'avais sept personnes qui travaillaient pour moi et j'ai compris que j'avais une responsabilité. J'ai créé une marque de thé, nous sommes devenus importateurs de dattes... J'ai été le premier à introduire les produits ethniques dans les grandes surfaces, avant les Français. Nous en sommes aujourd'hui à 16 millions d'euros de chiffre d'affaires, la deuxième société d'Europe dans ce domaine. C'est une fierté pour un petit pays comme la Belgique ! »

S'il sourit en avouant avoir rêvé un moment d'une Porsche Cayenne, ce quinquagénaire n'est jamais tombé dans les travers de l'argent facile. « Nous employons aujourd'hui 23 personnes. Le problème du chômage des jeunes à Bruxelles est dû à un manque de formation. Vous savez, ce ne sont pas des ingénieurs que j'ai ici. J'accepte aussi des stagiaires que l'on refuse ailleurs. Des femmes voilées ? Aussi. C'est en les intégrant dans une dynamique comme celle-là qu'elles s'ouvriront, pas en leur fermant des portes. Nous ne gagnons pas beaucoup d'argent mais je me refuse de licencier. Quand je vois de grosses sociétés qui gagnent beaucoup d'argent et qui virent... Le but, ce n'est quand même pas gagner de l'argent pour les patrons, si ? »

S'il fait dans la nourriture ethnique, le patron de Mia Trading refuse les clichés faciles même si, avec lui, la communauté retrouve ses saveurs d'enfance. « Nous avons la même nourriture que les Méditerranéens, ce sont des produits que tout le monde consomme. Je suis sûr que tu aimes bien les pistaches, les dattes les olives ou le couscous, non ? Et l'avantage, c'est que ce sont des produits bon marché, c'est important en cette période de crise. Il y a une différence entre l'ethnique, le halal et le kasher. Les lentilles, les épices, les fruits secs, les olives, c'est halal par essence, il n'y a pas de traitement intermédiaire. Le débat ne concerne que les produits dans lesquels il y a de la graisse animale. Mais on en a fait une étiquette, une niche de marketing. Bientôt, on verra du whisky halal... Je suis contre ces ghettos. Mes lentilles, elles doivent être dans les rayons avec les autres lentilles. »

Ce qui le motive ? « Je suis issu d'une grande famille de vingt-sept enfants. Je n'ai pas mangé à ma faim durant ma tendre enfance. Et quand je suis arrivé ici, j'ai trouvé beaucoup de mains qui se tendaient pour m'aider. Je n'attends rien en retour. » Il est pourtant devenu une référence pour sa communauté. « Peut-être, reconnaît-il humblement. Mais prenons mon équipe de mini-foot, le Bouraza Medina : voilà ma fierté. Ce sont des jeunes gens qui jouaient dans un quartier de Forest. Ils se sont inscrits à la Ligue et sept ans après, ils se retrouvent en première nationale. Nous ne sommes pas Action 21, nous n'avons pas les moyens. Nous ne voulons pas être champions, mais c'est déjà une formidable progression. C'est ça le social positif. C'est un travail d'insertion et de valorisation des talents. Dans la mixité et la fraternité. »

Ce qui le motive ? « Je suis issu d'une grande famille de vingt-sept enfants. Je n'ai pas mangé à ma faim durant ma tendre enfance. Et quand je suis arrivé ici, j'ai trouvé beaucoup de mains qui se tendaient pour m'aider. Je n'attends rien en retour. » Il est pourtant devenu une référence pour sa communauté. « Peut-être, reconnaît-il humblement. Mais prenons mon équipe de mini-foot, le Bouraza Medina : voilà ma fierté. Ce sont des jeunes gens qui jouaient dans un quartier de Forest. Ils se sont inscrits à la Ligue et sept ans après, ils se retrouvent en première nationale. Nous ne sommes pas Action 21, nous n'avons pas les moyens. Nous ne voulons pas être champions, mais c'est déjà une formidable progression. C'est ça le social positif. C'est un travail d'insertion et de valorisation des talents. Dans la mixité et la fraternité. »

Est-il peiné par l'image négative véhiculée par la communauté belgo-marocaine ? « Exact. Elle est parfois diffusée à raison. Il y a trop de Marocains dans la prison. Hier encore, ici, il y a eu une agression dans le parking. Mais le problème, c'est qu'on généralise. Moi, on me présente comme un Marocain pas comme les autres. On croit me faire plaisir mais en fait, on me tue... Là, je viens d'être admis au conseil d'administration du Beci (le patronat bruxellois, NDLR). C'est un signe positif. Mais je leur ai dit : je ne veux pas être le Marocain de service. » En un sourire, Mohammed sait conquérir les plus sceptiques.

UTILE, LE PRIX DIWAN ?

Le prix Diwan, remis en début de semaine, entend « valoriser les talents et personnalités réelles issus de la communauté belgo-marocaine ». Il est organisé par l'ASBL Divers-City qui œuvre au dialogue multiculturel.

Mohammed Mechbal a reçu le prix spécial du jury. Il a été plébiscité par les votes publics – 7.000 personnes ont répondu à une consultation via internet. « Quand on parle d'un prix au sein de la communauté, j'ai peur que ce soit un ghetto de ghetto, commente-t-il. Quand on me demande de quelle région je viens, je réponds toujours : 23 ans à Wezembeek-Oppem et 20 ans à Vilvorde-Koningsloo. J'en connais chaque rue, chaque arbre, chaque maison. Mes enfants sont nés là-bas. Comment voulez-vous que je me souvienne d'un bled au Maroc où j'ai passé si peu de temps étant petit ? Mais ce prix est positif parce qu'il peut encourager les jeunes à aller au bout de leurs projets. La critique, c'est facile ; l'action, c'est plus difficile. »

Rachida Aziz, elle, a été élue femme de l'année. « L'initiative de ce prix est bonne, dit-elle. Elle part du principe que les médias parlent de façon trop négative des minorités. Alors que la diversité est un fait. Le positif de ce prix, c'est que cela attire l'attention sur un projet. Mais cela s'arrête là. »

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